Le déclic d’un vendredi soir
Vendredi soir dernier, je me suis lancé sérieusement sur Kubernetes. Un lab kubeadm sur un serveur bare metal, de la doc, des billets de blog, dont un qui générait à la volée des cartes Factorio pour suivre une partie sur un serveur.
Le genre de projet qui m’aurait tenu éveillé jusqu’à 4 h du matin il y a trente ans. Et pourtant, le lendemain en fin d’après-midi, une évidence m’a sauté aux yeux : tout cet enchaînement de fichiers de configuration et de commandes à taper, ce n’est plus pour moi.
Trente ans de fichiers de configuration
J’ai commencé en 1997. Depuis, j’ai édité des centaines de fichiers de configuration sur Linux, Solaris, OpenSolaris, FreeBSD et OpenBSD. J’ai bricolé des Makefile pour compiler tous les programmes que je trouvais à droite et à gauche.
Il y a eu Apache, Nginx, Caddy, MySQL, PostgreSQL, RabbitMq, Kafka, ElasticSearch, CouchDB, Bind, Sendmail, BEA WebLogic, IBM WebSphere, Lotus Domino, Oracle RAC, Sun Cluster, … Et tellement d’autres.
J’ai dévoré de la documentation, rempli des kilomètres de notes et rédigé autant de procédures. Je ne m’en plains pas : j’ai adoré chaque minute. Mais à 48 ans, le cœur n’y est plus.
Saturation, pas usure
Ma première réaction a été de me dire : « J’ai passé l’âge. » En y réfléchissant, ce n’est pas tout à fait ça.
Kubernetes, pour quelqu’un qui a fait du Sun Cluster, du Jumpstart et de l’Oracle RAC, n’est pas une découverte. C’est une énième implémentation des mêmes idées : déclaratif, réconciliation, haute disponibilité, orchestration. Avec une nouvelle syntaxe, et beaucoup plus de YAML.
À 18 ans, le plaisir venait de comprendre comment les choses fonctionnent. Aujourd’hui, je le sais déjà. Il ne reste que la partie mécanique, et c’est elle qui m’ennuie. Ce n’est pas de l’usure, c’est de l’expérience accumulée : j’ai vu passer trois cycles de ce genre d’outils.
L’IA n’a pas allumé le feu, elle l’a révélé
J’aimais croire que c’était l’arrivée de l’IA dans notre quotidien qui avait allumé ce feu d’angoisse et d’incertitude. Elle n’est pas innocente, mais elle n’en est pas la cause.
Ce que l’IA automatise, c’est précisément la partie qui ne m’intéresse plus : écrire les manifests, les playbooks, les configurations. Ce qu’elle n’automatise pas, c’est le jugement. Savoir quand une technologie est une mauvaise idée, ce que coûtera vraiment une architecture dans deux ans, comment un cluster va se comporter pendant un incident réseau à 3 h du matin.
Mon malaise et ma valeur pointent finalement dans la même direction.
Devenir techno-pragmatique
En cherchant comment formuler tout ça, je suis tombé sur un terme qui me plaît beaucoup : « techno-pragmatique ». Je le fais mien.
Concrètement, c’est la fin des guerres de chapelles. Je ne lâche pas la maîtrise des technologies que je pratique, mais je m’interdis de m’enfermer dans une chapelle. Un jour, je recommanderai un fournisseur Kubernetes managé pour faire tourner des modèles et des outils d’IA. Un autre, je choisirai du serverless chez Cloudflare interfacé avec un agent conversationnel comme Grok Bot.
Le critère n’est plus l’outil que j’aime, mais le problème à résoudre, son coût et la personne qui devra l’exploiter après moi.
La souveraineté numérique reste un sujet qui me tient à cœur. Mais je ne veux plus qu’elle soit une grille de lecture exclusive qui décide à ma place.
Et maintenant ?
Savoir d’où l’on vient est essentiel pour tracer son chemin. Regarder sans cesse derrière soi, en revanche, est une perte de temps et d’énergie. Je tourne donc cette page sans regret.
La suivante, je veux l’écrire autour de ce que trente ans de terrain m’ont réellement appris : arbitrer, simplifier, et assumer les conséquences d’un choix en production. Je veux que cette expérience soit reconnue, y compris financièrement, dans les années qui viennent.
Je n’ai pas passé l’âge du métier. J’ai seulement passé l’âge du YAML.
